Alors que la riposte contre l’épidémie d’Ebola se poursuit en Ituri, des chercheurs et spécialistes réunis au sein du « Collectif pour l’Ituri » appellent les autorités sanitaires et les partenaires de santé à placer les communautés au cœur de la réponse. Dans une note contextuelle publiée le 2 juin 2026, ils soulignent que la compréhension des pratiques funéraires locales constitue un élément déterminant pour limiter la propagation du virus tout en évitant les tensions avec les populations.
Les funérailles, un enjeu sanitaire majeur
La maladie à virus Ebola se transmet notamment par contact direct avec les personnes malades ou avec les corps des personnes décédées. Les rites funéraires traditionnels, qui impliquent souvent la toilette mortuaire, l’habillage du défunt, les derniers hommages et parfois le contact physique avec le corps, représentent donc un moment particulièrement sensible dans la chaîne de transmission.
Les chercheurs insistent cependant sur un point souvent mal compris : la simple présence à des funérailles ne constitue pas en elle-même un risque élevé. Ce sont surtout certains gestes précis, notamment la manipulation du corps et l’exposition aux fluides corporels, qui présentent un danger.
Les femmes figurent parmi les personnes les plus exposées, en raison de leur rôle central dans les soins apportés aux malades et dans la préparation des défunts avant l’enterrement.
Associer les familles plutôt que les exclure
L’une des principales recommandations de la note consiste à éviter une approche autoritaire ou exclusivement sécuritaire des enterrements.
Selon les auteurs, les familles ne doivent pas être considérées comme un obstacle à la riposte, mais comme des partenaires indispensables. Lorsque les proches sont tenus à l’écart des décisions ou empêchés de voir le corps du défunt, la méfiance s’installe rapidement.
Dans plusieurs communautés de l’Ituri, l’impossibilité de voir le corps peut alimenter des rumeurs de prélèvements d’organes, de disparition du défunt ou d’autres pratiques supposées occultes. Ces suspicions s’inscrivent dans un contexte historique marqué par la défiance envers les institutions et les interventions extérieures.
Les experts recommandent ainsi de permettre, lorsque les conditions de sécurité le permettent, une inspection visuelle du corps par certains membres de la famille, sans contact physique, afin de garantir la transparence du processus.
Prendre en compte la dimension sociale des funérailles
En Ituri, les funérailles dépassent largement le cadre religieux ou familial. Elles constituent un événement social majeur où se règlent parfois des questions de succession, de dot, d’héritage ou de conflits familiaux anciens.
Un enterrement peut ainsi être retardé ou perturbé par des différends qui n’ont aucun lien avec Ebola. Dans certains cas, les équipes de la riposte risquent d’être prises à partie alors que les tensions trouvent en réalité leur origine dans des litiges préexistants.
Les auteurs recommandent donc d’identifier à l’avance les situations potentiellement conflictuelles et de dialoguer avec les personnes reconnues comme autorités familiales ou coutumières.
Le défi du transport des corps
La note attire également l’attention sur une pratique profondément ancrée dans les habitudes locales : le rapatriement des dépouilles vers le village d’origine.
De nombreuses familles considèrent comme essentiel que leurs proches soient enterrés sur la terre ancestrale, même lorsque cela implique un long déplacement. En période d’épidémie, ces transports sont interdits en raison du risque sanitaire. Toutefois, les chercheurs estiment que leur importance symbolique pourrait favoriser leur poursuite dans la clandestinité.
Cette réalité doit être anticipée par les équipes de terrain afin d’éviter des confrontations inutiles avec les communautés.
Miser sur les leaders religieux et coutumiers
Les auteurs soulignent le rôle crucial que peuvent jouer les chefs coutumiers, les responsables religieux et les notables locaux dans l’acceptation des mesures sanitaires.
Lorsque les messages de prévention sont relayés par des figures de confiance issues de la communauté, ils sont généralement mieux compris et davantage respectés que lorsqu’ils apparaissent comme des injonctions venues de l’extérieur.
La sensibilisation par les radios locales, les églises, les mosquées et les leaders d’opinion est ainsi présentée comme un levier essentiel pour réduire les résistances.
Humaniser la riposte
Au-delà des aspects techniques, la note appelle à une riposte plus humaine. Les chercheurs recommandent aux équipes chargées des enterrements dignes et sécurisés de prendre le temps d’écouter les familles, de leur présenter des condoléances et de les associer aux décisions concernant les vêtements du défunt, le lieu de sépulture ou le déroulement de la cérémonie.
Selon eux, la rapidité imposée par les impératifs sanitaires ne doit pas être perçue comme un manque de respect envers les morts et leurs proches.
« Plus les familles sont associées au processus, moins elles vivent l’enterrement comme une dépossession », résument les auteurs.
Une leçon des précédentes épidémies
L’expérience des précédentes flambées d’Ebola en Afrique montre que les réponses sanitaires les plus efficaces sont celles qui s’appuient sur les savoirs locaux plutôt que celles qui cherchent à les contourner.
Pour les chercheurs du Collectif pour l’Ituri, la lutte contre Ebola ne repose pas uniquement sur les mesures médicales. Elle dépend aussi de la capacité des autorités sanitaires à comprendre les réalités sociales, culturelles et familiales qui entourent la maladie et la mort.
Dans un contexte marqué par la méfiance et la circulation des rumeurs, le dialogue, la transparence et le respect des communautés apparaissent ainsi comme des outils aussi essentiels que les mesures de biosécurité elles-mêmes.










